2013/04/29

Hors-série n°13 : Même actualité hier et aujourd'hui

France, jadis on te soulait nommer,
En tous pays, le trésor de noblesse,
Car un chacun pouvait en toi trouver
Bonté, honneur, loyauté, gentillesse,
Clergie [culture], sens, courtoisie, prouesse.
Tous étrangers aimaient te suir [suivre].
Et maintenant vois, dont j'ai déplaisance,
Qu'il te convient maint grief mal soustenir,
Très chrétien, franc royaume de France.

Sais-tu d'où vient ton mal, à vrai parler ?
Connais-tu point pourquoi es en tristesse ?
Conter le veux, pour vers toi m'acquitter,
Ecoute-moi et tu feras sagesse.
Ton grand orgueil, glotonnie [gloutonnerie], paresse,
Convoitise, sans justice tenir,
Et luxure, dont as eu abondance,
Ont pourchacié vers Dieu [ont obtenu de Dieu] de te punir,
Très chrétien, franc royaume de France.

Ne te veuille pourtant désespérer,
Car Dieu est plein de merci, à largesse.
Va-t'en vers lui sa grâce demander,
Car il t'a fait, déjà piéça [depuis longtemps], promesse
(Mais que [Pourvu que] fasses ton avocat Humblesse)
Que très joyeux sera de te guérir ;
Entièrement mets en lui ta fiance,
Pour toi et tous, voulut en croix mourir,
Très chrétien, franc royaume de France...

Et je, Charles, duc d'Orléans, rimer
Voulus ces vers au temps de ma jeunesse ;
Devant chacun les veux bien avouer,
Car prisonnier les fis, je le confesse ;
Priant à Dieu, qu'avant qu'aie vieillesse,
Le temps de paix partout puisse avenir,
Comme de coeur j'en ai la désirance,
Et que voie tous tes mots brief finir,
Très chrétien, franc royaume de France !

Charles d'Orléans (1394 – 1465), dans Anthologie de la poésie française, de Georges Pompidou

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